Par sa façade maritime importante, les êtres aquatiques ont toujours tenu une place de premier plan dans les légendes de Cornouaille où ils n’étaient pas considérés comme des êtres fabuleux mais dotés d’une existence réelle.

LES SIRENES :
Ainsi des sirènes ont-elles été aperçues régulièrement sur les côtes du Finistère ou en face de Lorient. Leurs noms varient : Morzen à l’île de Groix, Morverc’h (littéralement fille de la mer), Morvoren en Cornouailles, Morwreg (femme de la mer).
Selon la tradition, elles seraient, en baie de Douarnenez, les filles de la princesse magicienne Dahut qui se transforma en sirène lorsque son père, le roi Gradlon, la jette à l’eau pour échapper aux flots qui envahissent la ville d’Ys.
Toutefois, les récits où elle apparaît datent du XIVème siècle alors que les sirènes sont connues depuis longtemps. Dès le VIème siècle, dans les textes relatifs aux voyages de Saint Brendan et de Saint Maclou, alors qu’ils voguaient vers la Bretagne, Brendan et ses disciples surprennent des sirènes accrochées aux bordages de leur esquif. Voyant en elles des créatures de Dieu, Brendan les baptise et pour le remercier les sirènes lui indiquent la bonne direction.
Cambry en 1797 rapporte qu’un homme de Douarnenez qui s’était avancé pour saisir une sirène qu’il apercevait sur les rochers de la pointe du Raz provoqua la fuite de cette dernière suivie d’un coup de vent qui jeta vingt bateaux alentours sur les rochers.
En 1873, F-M Luzel recueille le témoignage d’un habitant de l’île de Bréhat qui lui révèle que c’est le chant des sirènes qui provoque les tempêtes.
En 1897, une sirène apparut dans le chenal de l’île de Sein. Le rapport du témoin M. Boulain précise que « sa tête se dessinait au milieu des vagues : on apercevait de longs cheveux. Elle tournait autour de l’île comme pour trouver un endroit où accoster… »
Les derniers témoignages recueillis par J. Frison datent de 1910 dans les environs de Lorient et de Concarneau.

Les sirènes sont présentes dans les mythologies de beaucoup de cultures. La première représentation d’un être moitié humain, moitié poisson n’était pas féminine mais masculine et s’appelait Oannes, envoyé du dieu babylonien Êa de l’eau et de la sagesse. La mythologie mésopotamienne le dépeint avec une tête d’homme sur un corps de poisson. Pendant la journée, il sortait de l’eau pour instruire l’Humanité dans les domaines de l’écriture, des sciences et des arts.
La première référence connue à « une fille de la mer » se produit plusieurs milliers d’années plus tard dans une légende assyrienne datant de 1000 av JC. Selon cette légende, la première sirène résulte d’une union rate entre une déesse appelée Atargatis et son amante mortelle.
Après avoir tué accidentellement cette dernière, Atargatis l’emmène dans l’eau, espérant la transformer en poisson pour qu’elle échappe à la honte et à l’agonie. Toutefois, la beauté de la mortelle était trop puissante pour être complètement dissimulée par les eaux et seule, la partie inférieure de son corps se transforma en poisson.
Plus tard, l’idée d’un être mi-humain mi-poisson s’est souvent retrouvée dans les légendes gréco-romaines. Les sirènes présentes dans les récits d’Homère sont des femmes oiseaux, mais plusieurs dieux et demi-dieux passaient leur vie dans l’eau et, afin de montrer leur nature amphibie, étaient représentés avec des parties de leurs corps semblables à celles des poissons. La plus répandue était l’oreille en forme de nageoire ou le bas du corps en queue de poisson que l’on retrouve encore aujourd’hui sur beaucoup de créatures fantastiques aquatiques.

MORGANS ET MARY-MORGANS :
Il ne s’agit plus là de sirènes car les deux appellations renvoient à des êtres anthropomorphes de la tête jusqu’aux pieds. Le terme de Mary-Morgan est de facture récente puisqu’il n’est pas mentionné avant le XIXème siècle. Il dérive du terme Morgan qui, lui est beaucoup plus ancien.
Les Mary-Morgans étaient des femmes aquatiques qui, selon la tradition, habitaient la baie de Douarnenez et ses alentours immédiats. Vers 1880, la grotte de Morgat dans la presqu’île de Crozon passait pour être un de leurs lieux de résidence. Il s’agissait de femmes que l’on pouvait apercevoir à l’entrée des grottes maritimes ou à l’embouchure des rivières et qui cherchaient à convaincre les jeunes et beaux pêcheurs de les suivre dans leur palais au fond de l’eau. Ahès la célèbre enchanteresse serait finalement devenue l’une d’entre elles.
Les Morgans sont plus anciens. Bien qu'il ne s'agisse plus de la Cornouaille, c’est à Ouessant que l’on en trouve la description la plus précise. Les membres de cette peuplade vivaient dans la mer ou dans des grottes. Ils avaient forme humaine mais étaient d’une taille comparable à celle des korrigans, soit 1 pied de haut (environ 30 cm).
F-M Luzel a recueilli le témoignage suivant de Marie Tual, Ouessantine, en 1873 :
« Deux jeunes filles d’Ouessant, cherchant un jour des coquillages au bord de la mer, aperçurent une Morganès qui séchait ses trésors au soleil, étalés sur deux belles nappes blanches. Les deux curieuses, se baissant et se glissant tout doucement derrière les rochers, arrivèrent jusqu’à elle, sans en être aperçues. La Morganès, surprise et voyant que les deux jeunes filles étaient gentilles et paraissaient douces et sages, au lieu de se jeter à l’eau en emportant ses trésors, replia ses nappes sur toutes les belles choses qui étaient dessus et leur en donna à chacune une, en leur recommandant de ne pas regarder ce qu’il y avait dedans avant d’être rendues à leurs maisons, devant leurs parents.
Voilà nos deux jeunes Ouessantines courant vers leurs demeures, portant leur précieux baluchon sur l’épaule. Mais l’une d’elle, impatiente de contempler et de toucher de ses mains les diamants et les belles parures qu’elle croyait tenir pour de bon, ne put résister à la tentation. Elle déposa sa nappe sur le gazon quand elle fut à quelque distance de sa compagne qui allait dans une autre direction, la déplia avec émotion, le cœur tout palpitant et…n’y trouva que du crottin de cheval. Elle en pleura de chagrin et de dépit.
L’autre alla jusqu’à sa maison tout d’une traite, et ce ne fut que sous les yeux de ses parents, dans leur pauvre chaumière, qu’elle ouvrit la nappe. Leurs yeux furent éblouis à la vue des trésors qu’elle contenait : pierres précieuses, perles fines et or ! La famille devint riche tout d’un coup. Elle fit bâtir une belle maison, acheta des terres et ne perdit plus aucun de leurs bateaux. On prétend qu’il existe encore parmi les descendants qui habitent toujours l’île, des restes du trésor de la Morganès. »
Les mythèmes découlant de la tradition des Morgans ne sont pas caractéristiques. Il est possible d’en retrouver la plupart un peu partout, associés aux sirènes, naïades et autres nixes nordiques. Leur recherche et leur suivi ne nous permettra donc pas d’établir une quelconque relation afin de déterminer d’où vient cette tradition.
Si l’on se concentre sur l’étymologie, Morgan en breton signifie « né de la mer » qui provient du gallois « Muirgen » ayant la même signification. En Irlande existe également la légende de Muirghen, une sirène christianisée et devenue humaine.
Comme à ma connaissance, il n’est pas fait mention d’un peuple vivant sous la mer dans la mythologie celte, je pense que les Morgans, à l’instar de leurs cousins terrestres les Teuz, sont les avatars du peuple des morts. La mer a en effet longtemps été considérée comme le royaume des morts en Basse-Bretagne : la Bag-Noz est la version maritime de l’Ankou en baie d’Audierne et la baie des Trépassés servaient de point de départ aux défunts pour se rendre vers l’Autre Monde.
Les Morgans représenteraient donc à l’origine le peuple des défunts ou celui des ancêtres à qui l’on a voué un culte pendant des siècles. Cette croyance fut ensuite récupérée par l’Église qui y trouva l’opportunité, avant d’inventer le concept de Purgatoire, d’expliquer que certaines âmes, trop bonnes pour l’enfer mais pas assez pour le Paradis, restaient coincées sur terre ou sous la mer.