Ahès



L’enchanteresse Ahès est la plus puissante enchanteresse de Bretagne. Elle est souvent confondue avec Dahut la fille du roi Gradlon, mais en fait elle était la fille d’un des premiers rois de Bretagne, Conan Mériadec, arrivé en Cornouaille. C’était une princesse choyée par son père, qui la tenait enfermée dans son palais pour la protéger du monde extérieur. L’année de ses quinze ans, elle parvient à s’échapper et se promène dans la ville que son père a fait construire pour elle : Carhaix (qui vient de Ker-Ahes ou foyer d’Ahès en breton). Découvrant le monde, tout l’émerveillait jusqu’à ce qu’un oiseau tombe mort à ses pieds. Elle ne savait pas ce qu’était la mort. Les gardes de son père la retrouve et la ramènent au palais. Lorsqu’elle demande à ses serviteurs ce qu’était la Mort et qu’ils lui révèlent que tout le monde meurt un jour ou l’autre sans possibilité d’y échapper, elle est désespérée. Son père fait venir tous les médecins de son royaume pour tenter de lui redonner la joie de vivre. L’un d’entre eux était un enchanteur. Il lui fait découvrir la Magie. Ahès parvient alors à capturer l’Ankou qui, en échange de sa liberté, lui promet qu’il ne viendra la chercher que lorsque elle l’appellera. Du coup elle est pratiquement devenue immortelle. On la voit parfois, changeant d’apparence au gré de ses envies. Certains soirs dans la brume de rues de Carhaix qui disparaissent au petit matin, elle déambule, exauçant un vœux pour chaque personne méritante qu’elle rencontre. Le découpage de la légende en mythèmes la rattache à la tradition littéraire découlant de l’enfance de Bouddha lorsqu’il était encore le prince Siddhartha. Les récits de découverte de la mort par le fils ou la fille d’un roi surprotégé(e) qui entraîne une renonciation aux illusions du pouvoir terrestre ont été maintes fois repris par l’Église pour illustrer des sermons. Ce thème a ensuite été adapté à des circonstances et des environnements particuliers comme la ville de Carhaix. La filiation est trop floue pour pouvoir être suivie. Il importe donc de laisser la méthode phylogénétique pour se rabattre sur une enquête plus littéraire.
Les premières mentions littéraires d’Ahès sont dans le roman d’Aquin qui date du XIIème siècle. Ahès, Ohès ou Hoès est alors le nom d’un roi : Ohès de Carahès, lequel raconte l’histoire de son épouse à ses compagnons, sans jamais la nommer et en la donnant pour morte depuis plus de cent ans, la « fame Ohès ». Cette dernière était la fille du seigneur Corsoult ou Corsout. Elle passe sa jeunesse à se bercer d’espérance d’une existence mondaine inaltérable et suffisante. Elle en conçoit des ambitions démesurées et entreprend une œuvre monumentale qui fera apprécier et s’étendre sa puissance orgueilleuse. Défrichant à tout va, « elle fit fere ung grant chemin ferré (pavé) par ou alast à Paris la cité. »
Un jour pourtant, la femme fait une rencontre qui s’impose à elle : un merle mort. Elle a alors une révélation spirituelle et morale ; elle qui croyait déployer sans fin sa puissance, découvre devant la finitude de la vie en général que tous les êtres vivants sont mortels et que leurs œuvres finissent par passer. Elle se repent de son orgueil, méprise sa condition mondaine, renie ses anciennes croyances et fait arrêter tous les grands travaux qu’elle avait entrepris. Elle vécut plus de trois cent ans. La tradition en a fait l’initiatrice des voies pavées qui parcourent tous le centre Bretagne et que l’on appelait pour cette raison les « Hent Ahès » ou sentiers d’Ahès. Lorsque l’on se place au niveau symbolique, il est intéressant de se rappeler qu’Ahès est fille du seigneur de Corsout, ville que le peuple celte des Coriosolites a aménagé en civitas sous la pression de l’empereur romain Octave-Auguste et qui a servi de relais pour la romanisation de toute la région. Carhaix sera également importante sous les romains qui en feront une capitale régionale, point de départ de sept voies romaines la reliant au reste de l’empire : les fameuses « Hent Ahès » déjà mentionnés. Puisque l’imaginaire collectif fait de la « fame Ohès » l’initiatrice des voies pavées, c’est qu’elle symbolisait la Rome antique, païenne et puissante. Le temps la dotera donc d’immenses pouvoirs magiques et en fera une enchanteresse. Elle suivra ensuite le schéma littéraire classique de la païenne puissante qui se convertit et se repent. Le dernier point à éclaircir est le vrai nom de l’enchanteresse puisqu’Ahès était le nom de son mari. Dans le volume 1 de l’histoire ecclésiastique et civile de Bretagne, nous apprenons que le roi Hoès avait une femme nommée Copage ou Copaja. Peut-être est-ce d’elle dont nous venons de parler.

Ahès et Dahut
Dahut est la fille du roi Gradlon de Cornouaille et d’une reine du Nord appelée Malgven ou Magven. Cette dernière offre son trésor et son corps à Gradlon s’il tue son mari un vieux roi pétri d’alcool et de vices. Gradlon s’exécute et ramène avec lui Magven dont il est tombé amoureux. Mais les vents sont contraires à ses navires et le retour du roi Gradlon en Cornouaille prend plus de temps que prévu. La reine tombe enceinte et meurt en couche sur l’océan en donnant naissance à une petite fille : Dahut.
Des circonstances de sa naissance, la princesse va garder un caractère bien trempé et un amour immodéré pour l’océan dans lequel repose sa mère. Adepte des anciens cultes, elle ne va pas supporter l’influence grandissante de l’église à Quimper où son père a établi Corentin comme évêque. Elle va donc insister pour avoir sa ville à elle, le plus près possible de l’océan qu’elle aime tant. Gradlon, qui ne peut rien lui refuser, va lui faire ce cadeau. C’est ainsi que Dahut va devenir souveraine de la ville d’Ys construite pour elle. Soucieuse du bien-être de ses sujets, elle demandera à l’océan de libérer mille dragons et en donnera un à chaque foyer d’Ys. Chaque dragon aura pour mission d’aller couler des navires au profit de sa maison en ramenant la cargaison. Pour remercier l’océan, Dahut avait promis une victime en sacrifice une victime par dragon. Elle devait donc faire mille sacrifices. Pour joindre l’utile à l’agréable, elle va prendre un nouvel amant chaque nuit et le faire tuer au petit matin pour jeter son corps dans les flots bleus. Devant ses pêchés, son père va décider de construire une cathédrale en plein milieu de la ville. Dahut est folle de rage, elle s’enfuit sur l’île de Groix pour être initiée à la magie par les anciennes druidesses. En une nuit elle va faire construire, par les esprits élémentaires, un splendide château qui fera passer la cathédrale pour une simple chapelle. Magicienne, adorant les anciens dieux, Dahut avait tout contre elle. Pauvre Dahut ! Elle va tomber amoureuse d’un jeune et riche bel étranger à qui elle va remettre les clés des digues protégeant Ys de l’océan. Le jeune étranger se révélera être le diable, envoyé par Dieu, pour la punir et détruire sa ville. Il va ouvrir toutes les digues et Ys sera engloutie. Gradlon fuit en prenant sa fille en croupe, mais il doit la rejeter dans les flots sous peine d’être englouti avec la ville. Dahut va sombrer à l’endroit qui porte encore son nom aujourd’hui : Toul-Dahut ou le trou de Dahut. Mais Dahut est magicienne et Dahut est puissante. Elle va commencer par figer les habitants de sa ville dans l’attitude qu’ils avaient au moment de la submersion. Ainsi, même s’ils sont bloqués dans leur dernière attitude jusqu’au Jugement Dernier, au moins ne sont-ils pas morts noyés. Ensuite elle va se transformer en sirène dont on verra souvent la progéniture en baie de Douarnenez.
Elle prendra également le temps parfois de quelques escapades sur la terre ferme, principalement sous la forme d’une biche blanche. C’est sous cette forme qu’elle sera pourchassée par le roi Marc’h qu’elle condamnera en représailles à porter les oreilles et la crinière de son cheval. Dahut n’existait pas dans les premières versions de la légende de la ville d’Ys. Ainsi dans la version de la fin du XIVe siècle transcrite par le chanoine Moreau, seule la mauvaise conduite des habitants y était la cause du cataclysme qui engloutissait la ville.
Alors d’où vient Dahud ?
Plusieurs éléments permettent d’échafauder une hypothèse cohérente.
D’abord le nom Ys viendrait de Keris qui signifie « ville basse » en breton et qui était accolé sans doute au nom de la bourgade envahie par les eaux en baie de Douarnenez à la fin du Ve siècle. C’est ce sobriquet de keris qui aurait donné le nom d’Ys. Un chemin reliait cette ville à Carhaix. Ce chemin, une ancienne voie romaine, apparaît dans le roman d’Aquin du XIIe siècle sous le nom de chemin d’Ohès ou d’Ahès comme nous l’avons déjà mentionné. Et Carhaix vient de Ker-Ahès qui signifie la maison d’Ahès. Keris et Ker-Ahès étaient donc liées. D’ici à ce que la prononciation si proche des deux bourgades ait entraîné un mélange de leur légende respective, il n’y a qu’un pas que je m’empresse de franchir, vu que les légendes nous ont déjà habitué à ce genre de chose et que tout ceci ne reste qu’une hypothèse. Les légendes de Keris et de Ker-Ahès se mélangent et voilà comment Ahès, une princesse magicienne bâtisseuse fait son entrée dans la légende de la ville d’Ys. La spécialité d’Ahès était de construire des voies pavées ou des forteresses en une nuit. C’est une caractéristique que l’on retrouve chez Dahut lorsqu’elle fait construire son palais. Ahès fera son entrée officielle dans la légende au XVIIe siècle sous le nom de Dahut. Comme princesse, elle ne pourra être que la fille de Gradlon et, comme magicienne, c’est elle qui causera la perte de la ville d’Ys. A l’époque, nous sommes encore en période de chasse aux sorcières où toute femme pratiquant la magie fait nécessairement commerce avec le diable. C’est d’ailleurs à lui que Dahut remettra les clés des digues protégeant sa ville.
Et voilà Dahut telle qu’elle apparaît dans « La vie de Saint Gwénolé » d’Albert le Grand au XVIIe et telle qu’elle va rester jusqu’à nos jours.
Au final, Dahut serait donc simplement un avatar de l’enchanteresse Ahès. Ce qui expliquerait que les deux soient si souvent associées, voire confondues.