« À quoi ça sert les légendes de toutes façons ? » C’est la question qu’un bien-pensant m’avait posée, un jour, alors que je lui expliquais ce que j’avais tenté de faire avec ma maison des légendes de Cornouaille. Je livre ici de mémoire ce que je lui ai répondu :
« À quoi ça sert les légendes ? Mais sans les légendes vous ne seriez peut-être même pas là ! Sans les légendes, nos ancêtres ne seraient peut-être jamais sortis de leurs grottes. Les légendes, les mythes, leur ont permis d’appréhender le monde plein de dangers dans lequel ils vivaient, de domestiquer leur angoisse face à l’inconnu qui les attendait dehors. En créant des explications légendaires ou mythiques pour ce qu’ils ne pouvaient pas comprendre, nos lointains ancêtres ont pu trouver le courage de partir à la découverte de leur environnement puis de le domestiquer. Plus proche de vous, sans les légendes, l’un de vos ancêtres serait peut-être mort en voulant franchir un cours d’eau ou en s’approchant trop près d’un gouffre qui, pour le coup, n’auraient pas été peuplés de créatures cauchemardesques dont l’évocation l’aurait empêché de venir trop près. Il aurait pu aussi être lapidé comme étranger en traversant un village voisin si ses habitants n’avaient pas craint que sous ses traits se dissimule Jésus, Saint Pierre, Merlin ou une fée, venus tester leur sens de l’hospitalité. Imaginez ! Imaginez tous les dangers auxquels vos ancêtres ont pu échapper grâce aux légendes !
Elles ont été le seul mode d’emploi du monde à une époque où la science n’existait pas encore pour l’expliquer. Elles ont longtemps été la seule protection entre la civilisation et le chaos en expliquant pourquoi il valait mieux vivre ensemble que tout seul. Rien que pour cela, elles méritent un minimum de considération intellectuelle. »
Sur le plan de la fonction sociale, les légendes, en s’ancrant dans l’environnement connu, servent aussi à constituer une mémoire collective ainsi qu’à justifier et à codifier des rites et des interdits. De nombreuses légendes décrivent l’origine d’un peuple ou d’une communauté. Ainsi les souvenirs des grands saints fondateurs de la Bretagne chrétienne donnèrent-ils naissance au TRO BREIZH, ce pèlerinage emblématique qui fait le tour de la péninsule bretonne et délimite en même temps le territoire breton.
Le développement de la fonction narrative dans le cerveau humain pourrait avoir permis celui de capacités cognitives plus complexes donc d’évoluer en transcendant ce qui n’est accessible qu’aux sens. Cette faculté pour l’abstrait, cette capacité à se forger des images mentales différencie l’homme de l’animal et conduit par son développement à la pratique des activités spécifiquement humaines : l’art, les techniques, le langage, les mythes…et les légendes !
A l’aube de l’Humanité, nos ancêtres accèdent progressivement à un niveau de conscience supérieur. Ils maîtrisent de plus en plus leur environnement, se sédentarisent en cultivant la terre et en élevant leurs troupeaux. Toutefois des phénomènes comme la météo, le feu, le soleil, la souffrance, la vie et la mort continuent d’échapper à leur compréhension, générant des angoisses d’autant plus fortes qu’elles renvoient aux abîmes des questions existentielles.
L’Homme a besoin de compréhension, d’explications pour formater tout cela. Cette quête de sens va se traduire, en Basse-Bretagne comme ailleurs, par la création de légendes explicatives pour structurer le monde.
Pour suivre ces grandes légendes à travers le temps j’ai utilisé, à mon très humble niveau, les nouveaux outils employés par les chercheurs en quête des origines des grands mythes.
Depuis 2012, de nouvelles techniques permettent en effet de dresser des arbres littéraires matérialisant l’évolution des mythes à travers le temps et l’espace. Michael Witzel, professeur à Harvard a pu ainsi mettre en lumière que les principaux mythes de l’Humanité, y-compris ceux que l’on retrouve sous forme dégradée dans les légendes de Basse-Bretagne, proviennent de deux berceaux primordiaux : un situé juste avant la corne de l’Afrique et autre sur la côte sud-ouest de l’Iran actuelle, il y aurait plus de 100 000 ans.
En France, des chercheurs comme Julien d’Huy parviennent désormais à suivre un mythe jusqu’à la préhistoire grâce aux logiciels utilisés en phylogénétique.
Les légendes étant souvent des mythes adaptés à des circonstances et un environnement précis, il m’est apparu que je pouvais également adapter ces nouvelles méthodes de recherche aux grandes légendes de la Basse-Bretagne et voir où cela me mènerait. Je n’ai pas été déçu.
Les méthodes en question étaient de plusieurs ordres :
La phylogénétique, qui découpe un texte en mythèmes élémentaires et suit chacun de ces mythèmes dans l’ensemble des textes des légendes comme s’il s’agissait d’un gêne dans une population.
La linguistique et l’Histoire. Les légendes de Basse-Bretagne étant liées à la population de la partie occidentale de la péninsule armoricaine, il est souvent possible de suivre une légende en suivant la population qui l’a transmise. Voilà pourquoi je commencerai cet ouvrage en rappelant quelques fondements dans ce domaine.
En conclusion, il me semble opportun de préciser que les résultats exposés ici n’ont pas valeur d’évangile. Il s’agit de ce qui s’est révélé être le plus probable et plausible statistiquement. Néanmoins, lorsque, comme ce fut le cas pour l’Ankou, mes conclusions se trouvent confirmées par certaines représentations très anciennes de la légende étudiée, j’ai la faiblesse de croire qu’elles ne doivent pas être loin de la Vérité.